Lorsque j’étais libraire au sein de la CLC, je me souviens de l’étonnement de deux lectrices à la vue des volumes de la série Le monde de Narnia sur les étagères d’une librairie chrétienne.
Leurs surprises traduisaient cependant deux réactions bien différentes. Alors que les sourcils de la première se froncèrent de désapprobation devant la présence de ce type de littérature de « fantasy » en milieu chrétien, les yeux de la seconde s’illuminèrent devant une telle possibilité. Toutes les deux avaient bien sûr en tête la condamnation sans appel du Seigneur concernant la « magie ». De toutes évidences, la première lectrice y englobait indistinctement tout ce à quoi ce nom est donné, tandis que la seconde accueillait l’éventualité que ce mot puisse désigner plusieurs choses bien différentes, qui ne sont pas toutes concernées par les ordonnances prohibitives du Seigneur.
La question mérite donc d’être posée : qu’entend la Bible par le terme « magie » ?
C’est l’un des sujets principaux du livre de Marian A. Jacobs, Magie et miracles, dont le fondement premier est la reconnaissance de toute la Parole de Dieu et le second le respect de son prochain.
La « magie » fictionnelle de l’écrivain, poussière de fée qui fait s’envoler au Pays Imaginaire, équivaut-elle aux yeux de Dieu à la « magie » de l’adepte de l’occultisme, manigance contre-nature qui cherche à dominer la création autant que son prochain, souvent en s’acoquinant avec des esprits ?
Si distinction il y a, est-ce que tous les récits fictionnels, et leur utilisation d’éléments fantastiques, se valent automatiquement, par principe ? Osons des noms !
Si la « magie » en tant qu’artifice littéraire n’est pas ce que proscrit le Seigneur, peut-on pour autant mettre dans le même panier les aventures à Narnia et celles d’Harry Potter ? Là encore, notre ouvrage prend la question au sérieux et propose une réflexion de fond autant que des outils concrets d’évaluation chrétienne adaptée aux œuvres de « fantasy » au sens large.
On remarquera par ailleurs que la défiance envers la « magie » dans les œuvres de fiction s’élargit généralement au genre fantastique, ou « fantasy », lequel présente volontiers des univers peuplés d’êtres imaginaires et de contrées merveilleuse.
Pourtant, de manière surprenante, l’un des récits parmi les plus lus et le plus estimés des chrétiens depuis quatre siècle est bel et bien un récit fantastique, de John Owen à C. S. Lewis en passant par C. H. Spurgeon : il s’agit du Voyage du pèlerin. Comment ! John Bunyan, de la « fantasy » ? Qu’on en juge : le héros y est onirique ; revêt armure, épée et bouclier ; affronte monstre et géants habitant un château ; rencontre interprète et jeune fille habitant un palais et parcours Montagnes Délectables, Sol Enchanté et Fleuve de la Mort.
Sans doute, l’utilisation de ces éléments résolument fantastiques comme autant d’éléments métaphoriques atténue-t-elle leur nature fantaisiste. Ce récit allégorique étant plus qu’explicite, on ne peut manquer les réalités qu’il désigne. Son caractère fantastique serait donc comme éclipsé par son caractère illustratif. Pourtant, même sous une forme allégorique, le fantastique reste du fantastique. Par ailleurs, n’est-ce pas là le rôle même de tout récit fantastique que de faire écho à notre expérience de vie, sous une forme plus ou moins implicite ?
Le discours de la pernicieuse Sorcière Verte du Fauteuil d’argent (Narnia) n’est-il pas celui de notre culture contemporaine, qui use d’un artificieux discours matérialiste pour nier la réalité même ? Le « signe », voix s’échappant d’un fabuleux coquillage que ne peut que trouver chaque futur Gardien de Fidem, n’est-il pas l’intime appel du Seigneur que ne peut qu’entendre chaque futur disciple ? Le chrétien peut-il ignorer le Royaume des Cieux en parcourant La Cité ? Assoiffé d’asservir le monde, le Seigneur des anneaux n’a-t-il pas forgé un symbole littéraire du mal, qu’on ne peut s’approprier sans lui appartenir ?
Puissions-nous nous positionner contre le méchant avec le même courage que les héros de ces fictions, tous en ayant la conviction que le dernier mot appartient, d’ores et déjà, à infiniment plus que nous. Que chacun de ces récits fictionnels lui donne un nom différent, Ilùvatar, Solal, Ewald ou Aslan, n’est que pour mieux orienter le lecteur vers l’unique nom du seul Sauveur.
La conclusion de l’Odyssée du Passeur d’Aurore (Narnia) se fait la plus belle confession de foi de tout récit fantastique chrétien : « C’est pour cette raison même que vous avez été transporté à Narnia : pour que, en me connaissant un petit moment ici, vous puissiez maintenant mieux me connaître là-bas. »
Denis Coutier, responsable littéraire des Éditions CLC France
Magie et Miracles